« Le mouvement éco-socialiste, qui se développe au niveau international depuis les années 1990, tente de conserver les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes et de sa foi unilatérale dans la technique. […] Les éco-socialistes entendent confier à la “société” la maîtrise de la technique par une meilleure répartition des richesses et par une planification démocratique qui permettra de s’extraire du marché. Mais, au sein même du socialisme antiproductiviste contemporain, l’utopie technologique demeure puissante. La foi dans le nucléaire et les grands barrages subsiste ; le plus souvent, elle se déplace vers les énergies renouvelables et le “communisme solaire”. Une fois encore, l’histoire des promesses technophiles se répète. » François Jarrige, Technocritiques. 2014.
Des streamers communistes ont récemment tenté une critique d'ATR. Ils n'auraient pas dû.
La Paduteam, collectif marxiste de Youtube, n'a pas peur du ridicule. Ainsi commence sa vidéo sur la question technologique : en admettant ne pas avoir lu les ouvrages de Théodore Kaczynski incriminés. Le « react » aurait dû s’arrêter sur ces miettes d'honnêteté. De nombreux commentaires pointent ce manquement, les décrédibilisant.

Et quoi de mieux qu'un point Godwin pour masquer sa fainéantise ?
« Il y a notamment toute une pensée de l'écologie, du retour à la nature et cetera qui est une pensée d'extrême droite, très ancienne. Les nazis notamment, ont fait partie de ces pensées-là. »
Certes, des nazis ont utilisé la nature dans leur propagande. Mais les anarchistes le faisaient bien avant, dès le siècle précédent. Faut-il alors voir en Élisée Reclus un nazi en devenir, ou en Goebbels un technocritique dévoyé ? Non, bien sûr. Surtout que la propagande nazie est bien loin de la réalité matérielle, comme le montrent les historiens Johan Chapoutot (Les nazis et la « nature », 2012) ou Jeffrey Herf (Le Modernisme réactionnaire : Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme, 1984).

Dans Antifascisme radical, la nature industrielle du fascisme, Sebastian Cortés rappelle ainsi : « Les chambres à gaz et les fours crématoires sont l’aboutissement d’un long processus de déshumanisation industrielle qui intègre la rationalité instrumentale occidentale (usine, bureaucratie, prison). (…) En antisémite cohérent, Henry Ford a mis en place dans ses usines une organisation technique susceptible de résoudre ce qu’il dénonçait : le fonctionnalisme, l’obéissance, chacun à « sa » place, les grandes orientations données par certains qui pensent à la place des autres. Il créait un monde neuf, propre et rationnel, c’est-à-dire la base programmatique des systèmes que les fascistes promouvront. Adolf Hitler n’était pas le fou solitaire auquel nous faisons endosser la responsabilité du génocide des Juifs : la raison calculatrice et scientifique permettait l’exécution efficace de cette tâche, contrairement aux éruptions populaires d’antisémitisme, soudaines et incontrôlables – inefficaces. »
Rappelons qu’Hitler, fasciné par Henry Ford, son productivisme et son antisémitisme, était enivré par le développement industriel et mit en œuvre d’immenses chantiers d’infrastructures, comme la construction d’un réseau autoroutier national de près de 6 000 km, le premier du genre au monde.
Hitler et Goebbels partageaient un véritable culte du progrès technique, comme Pétain ou les marxistes, mais encore aurait-il fallu, pour le comprendre, que la Paduteam se donne la peine d’ouvrir un ouvrage du XXIᵉ siècle. Une rigueur intellectuelle « révisionniste », à n'en pas douter.
1) Mépris anthropocentré
« La victime du dérèglement climatique, ce n'est pas la planète, ce n'est pas le climat. On s'en tape. Le climat n'a pas de conscience, n'a pas de voilà… c'est l'humanité. »
Pour la Paduteam, la nature n'est qu'un stock, un « environnement » n'attendant que d'être exploité (pour satisfaire les besoins du communisme). Cette vision, datée, est commune aux communistes et aux capitalistes. Chez ATR, pas de vision utilitaire. La biosphère n'est pas une panoplie de « ressources » mises à disposition pour l'humanité, mais le milieu où chaque être vivant à une valeur intrinsèque.
Les apôtres de la planification ne laissent aucune place pour la nature sauvage, indomptée, incontrôlée. Ils n'ont aucune considération pour les autres espèces (sentientes ou non). L'eau et le sol ? Faits pour la consommation humaine. Les dauphins se donnent des prénoms, les éléphants pleurent leurs morts ? « Science bourgeoise », dirait maître Lyssenko[1].
Chez les marxistes, les immenses monocultures qui dépendent d’un flux artificiel constant d’engrais ou de pesticides ne sont pas un problème. Le productivisme industriel n'est critiquable que s'il n'est pas « réapproprié ». Mais qu’un bulldozer soit privatisé ou collectivisé ne change pas la destinée des primates à Bornéo.
Plusieurs fois dans sa vidéo, la Paduteam exprime sa biophobie : la biosphère dont nous dépendons tous est réduite à la mystique « Gaïa », les écologistes sont traités de « réactionnaires », la décroissance est moquée comme « idéologie de crise » de la bourgeoisie, les besoins humains seraient réductibles à une « planification algorithmique », la notion de limites physiques serait « problématique », etc !
Pire, la chaîne assume régulièrement la démesure géo-ingénierique : « Si demain on prend toutes les ressources de la planète et que ça permet une vie harmonieuse, qu'on arrive à les reproduire, qu'est-ce qu'on s'en fiche quoi. »
Devant une forêt, les anti-tech voient la liberté. La gauche voit un futur meuble Ikea.
2) Cours d'histoire pour marxistes surannés
« Sortir de la technique, ça n’existe pas. C’est l’activité humaine elle-même. Les grands hominidés ont des techniques, d’autres espèces aussi. Alors oui, ils vont faire une distinction sur quel type de technique serait « mauvaise »... Ils font cette distinction arbitraire entre le moment où la technique serait devenue méchante. »
Cette distinction « arbitraire » est pourtant celle d'universitaires, aussi prestigieux que nombreux (Jacques Ellul, Lewis Mumford, Theodore Kaczynski, Ivan Illich, Wolfgang Sachs, François Jarrige, Guillaume Carnino, Alexandre Grothendieck, Philippe Bihouix...). En réalité, il est devenu peu extraordinaire de considérer que la révolution industrielle constitue une rupture, un seuil de complexité, à partir duquel les techniques « démocratiques » deviennent techniques « autoritaires » (Mumford), les techniques « simples » deviennent techniques « modernes » (Sachs), les techniques « à petite échelle » deviennent techniques « dépendantes d'une organisation » (Kaczynski), les techniques « autonomes » deviennent « hétéronomes » (Illich), les techniques « douces » deviennent des « techniques dures » (Robin et Janine Clarke), etc.
Chez ATR, nous opérons aussi la distinction, entre « technique » et « technologie ».
La technique désigne l’ensemble des procédés et des moyens propres à une activité humaine ; par extension, elle désigne l’ensemble des savoir-faire et de l’habileté d’une personne dans son activité, sa maîtrise d’outils pour arriver à la fin recherchée. Les animaux ont recours à la technique (comme la loutre qui emploie une pierre pour ouvrir une moule).
La technologie, à l’origine, désignait le discours sur la technique. Mais au XIXème siècle la définition change, pour décrire aujourd'hui une technique qui repose sur l’apport du savoir scientifique pour développer un effet élargi. Pas de machine à vapeur sans les découvertes scientifiques sur la pression atmosphérique, pas d’industrie électrique sans les découvertes de Faraday, pas d’énergie nucléaire sans théorie de la relativité.
Cette opposition apparaît sous d’autres formes chez d’autres auteurs. Chez Lewis Mumford, c’est technique démocratique contre technique autoritaire. Chez Ted Kaczynski, la nuance se fait sur la dépendance, sur l'opposition entre technique à petite échelle et technique dépendante d’une organisation. « La première est mise en œuvre par des petites communautés, sans aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale à grande échelle. » Ce second type de technique « régresse réellement si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre. Par exemple : lors de la chute de l’Empire romain, la technique à petite échelle survécut, car tout artisan habile pouvait encore fabriquer un moulin à eau, de même qu’un forgeron pouvait toujours travailler l’acier suivant les méthodes romaines, etc. Inversement, la technique dépendante de l’organisation romaine, elle, régressa. Ses aqueducs tombèrent en ruine et ne furent jamais réparés. Ses techniques de construction routière furent perdues. Son système d’égouts fut oublié de sorte que, jusqu’à un passé assez récent, celui des villes européennes ne surpassait guère celui de la Rome antique ». (La Société industrielle et son avenir, Éditions LIBRE, 2022)

La technologie implique donc une organisation dépendante d'une société hiérarchisée (une certaine classe sociale possède les connaissances - la technocratie [2]) et centralisée (des villages sont noyés pour des barrages, des forêts sont rasées pour des panneaux solaires, des communautés sont exterminées pour des minerais « verts »). La technique, elle, ne dépend pas d'une certaine organisation sociale, elle n'a pas besoin d’État : elle est locale, appropriable, transmissible. Elle évolue et est adaptée en fonction des contextes et cultures. Par exemple, on peut facilement apprendre à fabriquer un panier en osier, avec des matériaux de son environnement direct - et en transmettre la conception à n'importe qui. On ne peut pas facilement, localement et démocratiquement (et écologiquement) fabriquer, entretenir et transmettre une centrale nucléaire.
C'est souvent à cet argument que le militant de gauche cherche à répondre qu'on peut séparer les usages, trier les « excès » de la technologie pour s'en réapproprier les « bons effets ». Mais le progrès technologique implique la réorganisation de tous les rapports sociaux.
« Prenez le mixeur électrique. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du terminal domestique d’un système national et, en fait, mondial. L’électricité arrive par un réseau de lignes alimenté par les centrales qui dépendent à leur tour de barrages, de plates-formes off-shore ou de derricks installés dans de lointains déserts. L’ensemble de la chaîne ne garantit un approvisionnement adéquat et rapide que si chacun des maillons est encadré par des bataillons d’ingénieurs, de gestionnaires et d’experts financiers, eux-mêmes reliés aux administrations et à des secteurs entiers de l’industrie (quand ce n’est pas à l’armée). Le mixeur électrique (comme l’automobile, l’ordinateur ou le téléviseur) dépend entièrement de l’existence de vastes systèmes d’organisation et de production soudés les uns aux autres. En mettant le mixeur en marche, on n’utilise pas simplement un outil, on se branche sur tout un réseau de systèmes interdépendants. » (Wolfgang Sachs, Des ruines du développement)
D'autres exemples de non-séparabilité ? Voyez l’électricité abondante. Elle augmente le confort (des occidentaux), mais est aussi le risque permanent de guerre nucléaire. L'imagerie médicale (IRM, scanners), c’est aussi l’extractivisme colonial, des mines d'uranium au Niger, des forêts ravagées au Kazakhstan. Il y a de bons et de mauvais usages d’internet, mais tous dépendent et engendrent de l’extractivisme, de la surveillance et des data centers énergivores. Qu'elle soit de droite ou de gauche, capitaliste ou communiste, l'infrastructure numérique émet plus de 4% de CO2 par an. Et sa fabrication est si complexe qu’elle suppose une société planifiée et centralisée (un État). Bref, la technologie n’est ni écologique ni démocratique. Elle n’est pas neutre. Elle impose son usage. Elle impose ses effets (qu'on ne peut pas trier). Elle a de lourdes implications sociales et environnementales, à sa production et à son utilisation. Elle est tout sauf « réappropriable » [3].
Qui pourrait se réapproprier la chaîne de production mondiale du mixeur électrique ? Quelle « démocratie technique » serait possible entre ouvriers européens, mineurs africains et technocrates mécaniciens ?
Il nous faut répéter la séparation fondamentale entre technique démocratique et technique autoritaire. Un panier en osier et un sac en plastique ont le même usage (transporter des objets), mais impliquent deux sociétés radicalement différentes.
La société du panier en osier est celle de la liberté-autonomie. La société du sac en plastique est celle de la liberté-délivrance [4].

3) Dépendance ou autonomie ?
Car le vrai désaccord avec la Paduteam réside moins dans leur idéalisme écologique que dans leur conception de la liberté. Même si la société industrielle pouvait magiquement devenir écologique, vendre « une huile infinie produite sans personne » et « contrôler le climat », nous n'en voudrions pas.
« Parce que désolé, mais le temps libéré pour l’humanité — pour la création, l’amitié, les relations non monétisées — c’est aussi quelque chose que le capitalisme a produit »
Chris de la PaduTeam
« Pour les marxistes, c’est « au delà de la nécessité » que commence véritablement « le règne de la liberté » : c’est-à-dire que toutes les tâches productives devraient être prises en charge par les machines pour en délivrer « l’homme socialisé » qui n’aura plus qu’à les « soumettre à son contrôle ». (…) Les marxistes pensent que l’émancipation sociale ne pourra être réalisée que par un plein développement des forces productives, c’est-à-dire par l’industrialisation, l’automatisation de la production, la rationalisation et la planification à grande échelle de l’économie. » (Bertrand Louart, Réappropriation)
Nous ne voulons pas dépendre de robots communistes ; nous ne voulons pas être « libérés » de tout travail, jouir du « droit à la paresse », passer nos journées à « faire la fête » au paradis alter-industriel (au prix d'une division du travail mondialisée et techno-dopée). D'ailleurs, ne sont-ce pas là des promesses tenues depuis la révolution industrielle ? Et dans quel fantasme messianique vit la Paduteam ? Les êtres humains dans la société industrielle vivent actuellement un enfer (au Nord et au Sud), qu’elle soit capitaliste ou communiste, française ou chinoise. Les maladies de civilisation, cancers, dépressions et exploitation sont les plus graves conséquences de l'aliénation industrielle.
Alors rappelons l’évidence : tout le monde n’aspire pas à être délivré du moindre effort pour l'éternité ; bien au contraire. Nous ne rejetons pas le travail comme des enfants capricieux, mais bien le travail salarié (morcelé, monotone et hiérarchisé). Ce n’est pas l’effort en tant que tel qui est pénible, mais le fait qu’il soit « imposé par autrui et que son caractère spécialisé fasse obstacle à l’expression de la diversité de nos facultés. Liberté donc, pour pasticher une célèbre formule du jeune Marx, de faire du potager le matin, de rénover un bâtiment l’après-midi et de philosopher le soir. » (Aurélien Berlan, Terre et Liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance).
Le travail, quand il contribue à notre subsistance, c'est ce qui donne du sens. C'est ce qui permet la liberté. C'est le bonheur et la fierté de nombreuses communautés.

Conclusion
Nous sommes d'accord avec la Paduteam sur un point. Nous sommes ennemis politiques. Les marxistes se rêvent co-gestionnaires du désastre. Nous avons longuement travaillé le sujet de leur « planification verte » ici.
S'il fallait leur accorder davantage de temps, posez-vous cette question. Comment prétendre être « anticapitaliste » quand on a si peu à proposer contre la marchandisation des corps, du vivant et de notre attention ?
Comment se prétendre internationaliste sans abolir les smartphones ? D’ailleurs, quelle organisation communiste le propose ? Combien d'organisations communistes évoquent un monde sans voitures ? Quelles organisations communistes militent pour la fin du confort extractiviste et de l'esclavagisme numérique ? Quelles organisations communistes assument l'arrêt de l'électricité pour la paix des pays colonisés ?
Si ATR disparaît, qui se préparerait encore à l'inéluctable effondrement de l’État-providence ? Qui s’organiserait encore contre l’identification et la traçabilité, le flicage biométrique et la géolocalisation, les drones et les compteurs Linky, le fordisme et l’artificialisation, l’eugénisme et le nucléarisme ?
La vidéo de la Paduteam, comme les précédentes attaques et diffamations à l’encontre du mouvement anti-industriel, n’a fait que renforcer l’intérêt pour la résistance anti-tech.
Parce que l'urgence climatique impose la priorité stratégique. La délivrance marxiste ou l'autonomie anarchiste. Socialiser ou démanteler.




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