S’il est aisé de critiquer CRISPR pour ses applications dans l’agro-industrie ou les projets déments de quelques entrepreneurs un peu trop « dynamiques », certains chercheurs exhorteront néanmoins les sceptiques à « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». L’édition du génome promet de faire des progrès spectaculaires dans la médecine ! Il est donc crucial de continuer à financer des projets de recherche, d’encourager les expérimentations, tout en assurant un cadre réglementaire, des débats éthiques et une « régulation » prévenant d’éventuelles dérives. Aussi, il est irresponsable, rétrograde voire criminel de s’y opposer : c’est là l’argument ultime de tous les défenseurs de l'édition génomique.
- CRISPR permettrait en effet de chercher des remèdes contre les 7 000 maladies rares liées à une mutation dans un gène, ou à des mutations plus importantes dans l’ADN (mucoviscidose, maladie de Huntington, etc.)
- CRISPR pourrait aussi doper l’immunologie pour lutter contre les cancers.
- Nous avons déjà évoqué l’utilisation de CRISPR pour améliorer le procédé de xénotransplantation d’organes de porcs génétiquement modifiés, afin de pallier à la pénurie d’organes.
- Enfin, on envisage d’utiliser CRISPR pour modifier génétiquement des espèces vectrices de maladies, tels que les moustiques ou certains rongeurs, afin de lutter contre le paludisme, le chikungunia, la dengue ou encore la maladie de Lyme. Plusieurs pistes ont été évoquées dont les suivantes : modifier les caractéristiques des organismes pour amoindrir leur capacité à transmettre des maladies ou pour renforcer leur vulnérabilité à des antibiotiques, voire carrément pour réduire ou éliminer une population entière. Pour les moustiques par exemple, l’idée est de modifier leur génome en y incorporant au niveau des gamètes une construction CRISPR, qui se transmettra de moustique en moustique, pour cibler les gènes de fertilité et éteindre l’espèce[1]. C’est le forçage génétique, déjà expérimenté dans certains pays[2] et qui suscite beaucoup de polémiques.
À cela, plusieurs pistes de réflexion peuvent être proposées afin de questionner ces arguments d’autorité prétendument irrécusables.
Le forçage génétique : ingérence technocratique en milieu sauvage

Tout d’abord, concernant ces dernières maladies vectorielles, c’est-à-dire provoquées par des animaux porteurs de virus ou de bactéries, les chercheurs et les scientifiques entendent soigner des maladies qui sont précisément causées par la destruction des écosystèmes et l’effondrement de la biodiversité qui en résulte. L’artificialisation, que ce soit pour l’extractivisme, l’agriculture ou l’urbanisation, entraîne en effet des bouleversements profonds et des réactions en chaîne qui conduisent à la prolifération de ces dangereuses maladies. La fragmentation des territoires par des infrastructures de transports ou de production provoque la disparition des grands mammifères et des prédateurs. Ajoutons que ces infrastructures permettent aussi aux virus de voyager de part et d’autre de la planète. Ainsi, les populations d’espèces dites « réservoirs », qui transportent les maladies mais qui n’en sont pas affectées, prolifèrent. En conséquence, ce que des scientifiques ont appelé l’« effet dilution » n’opère plus, et les maladies peuvent se transmettre plus rapidement à l’être humain[3]. L’agriculture industrielle participe aussi activement à ce phénomène : par exemple, les cultures intensives d’hévéas, principalement situées en Asie et en Afrique où ces maladies sont les plus répandues, offrent aux moustiques des endroits idéals pour se reproduire[4]. Sur plus de 12 millions d’hectares, les monocultures d’hévéas fournissent du caoutchouc, dont 75% sont utilisés par l’industrie du pneumatique[5]. Parmi d'autres exemples, l’usage massif de pesticides et d’engrais chimiques, l’agriculture irriguée et la construction de barrages favorisent aussi des maladies zoonotiques, telles que la schistosomiase, qui affecte des centaines de millions de personnes, principalement des femmes et des enfants issus de populations pauvres d’agriculteurs et de pêcheurs en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie et dans le bassin méditerranéen[6]. Préalablement à toutes ces activités industrielles, des pans entiers de forêts doivent être détruits. Or :
« Quand on compare les données spatiales et temporelles de la déforestation avec celles des maladies infectieuses émergentes, on voit clairement qu’elles sont corrélées […] La déforestation constitue le premier facteur d’émergence des maladies zoonotiques. […] Quand on détruit totalement ou partiellement une forêt […], on bouleverse profondément la diversité et le comportement des communautés animales qui y habitent. Par exemple, cela entraîne la disparition des grands prédateurs […] qui maintiennent en équilibre les mammifères plus petits, dont certains sont de bons réservoirs pour les pathogènes et qui du coup prolifèrent[7]. »
Ainsi, l’expansion du système techno-industriel à l'échelle globale favorise par divers mécanismes l’apparition de maladies vectorielles. Évidemment, le dérèglement climatique causé par le bon fonctionnement de ce système joue lui-aussi un rôle dans ce processus[8]. La soixantaine de chercheurs interrogés par Marie-Monique Robin durant son enquête de 2021 sur les pandémies sont unanimes : seule la biodiversité peut protéger les humains de toutes ces maladies. Seul l’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes pourra endiguer la perte dramatique de biodiversité à laquelle nous assistons depuis trop longtemps. Or, quelles solutions choisissent les écolocrates ? Toujours plus d’interventionnisme, toujours plus d’ingénierie biologique, malgré la demande de moratoire sur le forçage génétique de plusieurs ONG, malgré la demande de réglementation internationale par des comités d’éthique et le sempiternel appel à un « débat public » de nos chers scientifiques[9]. Pourquoi vouloir sans cesse s’engouffrer dans un dangereux technosolutionnisme ? Parce qu’il leur est inconcevable de remettre en question la déforestation, les monocultures, l’urbanisation, les pesticides et les engrais, car tous leurs privilèges, leurs modes de vie et leurs financements reposent sur cette dynamique destructrice. Parce que ces gens n’œuvrent pour rien d’autre que pour la perpétuation du système : n’oublions pas que la technique du forçage génétique, si elle est perfectionnée, profitera à l’agro-industrie et aux armées[10].
De ce fait, si cela fonctionne, les industriels pourront d’autant plus continuer à raser des forêts, à imposer leur modèle agricole, à intensifier les échanges commerciaux mondiaux, sans plus se soucier des conséquences, ce qui ne manquera pas de provoquer de manière exponentielle de nouvelles épidémies dues non seulement aux mécanismes décrits plus haut, mais aussi aux conséquences totalement imprévisibles du forçage génétique sur une biodiversité déjà tant fragilisée[11]. Répondre aux conséquences de l’effondrement de la biodiversité en éradiquant davantage d’espèces, voilà tout ce que ces éminents scientifiques ont à proposer.
Le forçage génétique a par exemple été expérimenté au Burkina-Faso par le consortium de recherche Target Malaria, financé entre autres par la fondation Bill & Melinda Gates et la DARPA. Tout cela s’est fait sous couvert d’un simulacre de consultation citoyenne et en exploitant les habitants pauvres du village pour qu’ils capturent les moustiques génétiquement modifiés. L’objectif final de l’une des institutions qui soutenait activement le projet était bien de « réduire la pauvreté grâce à l’amélioration des pratiques agricoles[12] ». Le forçage génétique est donc un cas d’école de néo-colonialisme, où des organismes publics et privés de pays « développés » s’arrangent avec les autorités de pays « en développement » pour y expérimenter de nouvelles technologies, toujours au détriment de l’environnement et tout en se donnant le bon rôle de sauveurs des populations locales, alors que leur objectif est aussi — si ce n'est avant tout — de perfectionner une technologie qui sera utilisée dans d’autres secteurs autrement plus lucratifs et stratégiques (voir note 10). Gardons à l’esprit que rien ne garantit que le forçage génétique ne fonctionnera, mais que tout porte à croire qu’il aura des conséquences délétères. Après plusieurs années de polémiques, le gouvernement burkinabè a suspendu le programme au lendemain d’une conférence de presse tenue par la Coalition de Veille sur les Activités Biotechnologiques au Burkina-Faso, durant laquelle le projet a été dénoncé et les dangers et problèmes éthiques du forçage génétique, exposés[13]. 75 000 moustiques génétiquement modifiés venaient d’être lâchés dans l’ouest du pays.

Des traitements de pointe inaccessibles
Les thérapies géniques développées avec la technologie CRISPR soulèvent la question de l’accessibilité à ces médicaments qui nécessitent de nombreuses années de recherche. Le premier traitement a été approuvé au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Europe entre 2023 et début 2024. Il s’agit de CASGEVY, contre la drépanocytose et la bêta-thalassémie. La thérapie a été développée entre autres par CRISPR Therapeutics, l’entreprise fondée par Emmanuelle Charpentier, co-découvreuse de CRISPR, qui signait dès 2015 un partenariat avec Bayer à hauteur de 335 millions de dollars. CASGEVY nécessite un prélèvement de cellules souches sanguines, une modification de ces cellules en laboratoire, une chimiothérapie suivie d’une greffe de moelle osseuse. Il s’agit donc d’un traitement lourd, nécessitant d’importantes infrastructures pour l’administrer. Son coût s’élève actuellement à 2,2 millions de dollars[14]. À partir de la technologie CRISPR, CRISPR Therapeutics a aussi développé un autre traitement contre la drépanocytose, LYFGENIA, qui coûte quant à lui 3,1 millions de dollars. De quoi remettre en question les perspectives mirobolantes liées à la technologie CRISPR : rappelons ici que l’Afrique est la zone la plus touchée du monde par cette maladie, où la double barrière financière et technologique reste un frein majeur. Ces nouveaux traitements innovants vont donc être inaccessibles et creuser des inégalités déjà dramatiques. Toutes les promesses des technocrates et les milliards de dollars investis dans ces recherches, sur fond de discours annonçant la « fin des maladies rares et génétiques », dissimulent sans surprise la même société à deux vitesses, où seuls les plus riches ont accès à leurs traitements de pointe[15].
D’autant que pour encourager l’innovation dans la thérapie génique, les technocrates prônent un capitalisme néolibéral débridé, délivré des taxes de production et de la régulation, afin d’assurer une rentabilité économique pour des industries pharmaceutiques en concurrence féroce les unes avec les autres. Ils lorgnent sur le système de santé « pro-innovation » américain, qui favorise l’accès au marché pour les produits les plus innovants et « récompense » les entreprises qui font de la recherche, et envisagent par exemple de revenir sur « l'accès gratuit à la santé ». Nous reprenons ici les mots de la présidente française d’AstraZeneca France, l’une des plus importantes entreprises pharmaceutiques du monde, qui s’est vite positionnée sur le marché de l’édition génomique, du transhumaniste André Choulika, directeur de l’entreprise d’ingénierie du génome Cellectis[16], et du responsable santé Europe de la banque d’investissement américaine Stifel[17]. En d’autres termes, pour avoir les ciseaux moléculaires, il faudra faire des coupes dans la santé, et accepter une société où seuls les mieux lotis peuvent se procurer les « derniers produits » de l'industrie. L’entreprise de Jennifer Doudna, l’institut Innovative Genomics, a elle-aussi fait des propositions pour baisser le prix de ces traitements, mais le prix passe de 2,5 millions à 250 000 dollars (240 000€), ce qui reste toujours très inaccessible pour la majorité de la population. Parler de déréglementation et d'accélération tous azimuts de l'accès au marché pour des technologies d'édition du génome est une perspective effrayante. Une véritable dystopie, si l’on imagine les industries pharmaceutiques investir des milliards de dollars pour créer des traitements miraculeux, testés à la va-vite et uniquement accessibles à la frange la plus riche de la population, pendant que les plus pauvres sont abandonnés à leur triste « destin génétique ».
Rappelons enfin que l’un des enjeux pour démocratiser les traitements de thérapies géniques dans les pays les plus touchés par des maladies comme la drépanocytose ou la Bêta-thalassémie, est bien de créer les infrastructures médicales et technologiques nécessaires à leur administration. Quand un scientifique appelle à transférer ces technologies et ces savoir-faire vers les pays « en développement », et s’interroge sur la capacité des États à construire de telles infrastructures[18], comment ne pas se rappeler les justifications avancées par les colonisateurs du XIXème siècle pour s’établir dans d’autres pays ? Eux-aussi prétendaient exporter le « Progrès » au nom d’une « mission civilisatrice » qu’ils s’étaient eux-mêmes donnée : mettre fin à la barbarie en diffusant les Lumières — y compris la médecine occidentale[19]. Le bilan de la colonisation n’est plus à refaire : prédation des ressources, destruction des sociétés et des territoires et vassalisation à l’économie marchande mondiale. Les infrastructures nécessaires à un système de santé de pointe rendraient ces pays encore plus dépendants des marchés internationaux, des entreprises privées et des fournisseurs d’énergie étrangers. Elles contribueraient par ailleurs d’autant plus à détruire l’environnement, comme l'a démontré Kris de Decker dans un article sur l'insoutenabilité du système de santé moderne paru en 2021. Cela entraînerait enfin une énième dépendance intellectuelle et technique vis-à-vis des experts et des technocrates des pays « développés » qui « transféreraient » ces nouvelles technologies et ces nouveaux savoirs-faire. Les biotechnologies reposent sur des infrastructures qui détruisent la biosphère et l’autonomie populaire. Dès lors, il faut renoncer au mythe du progrès technique dans la santé.
L’édition du génome, technique imparfaite relevant d’une conception mécaniste de la vie
La biotechnologie de pointe qu’est CRISPR est loin d’être parfaite. De nombreuses zones d’ombre persistent et nuancent les annonces spectaculaires de certains scientifiques, de certaines entreprises pharmaceutiques ou de certains médias.
Parmi elles, nous pouvons évoquer les effets hors-cible. Ces derniers correspondent aux probabilités que la protéine Cas associée au complexe artificiel CRISPR coupe le génome à un ou plusieurs endroits indésirés, occasionnant des mutations totalement imprévisibles. Une coupure faite par CRISPR donne lieu à une réparation : les extrémités coupées sont « recollées ». Sauf que ces réparations peuvent être imparfaites et d’autres fragments d’ADN peuvent s’y insérer, ce qui peut entraîner des anomalies voire des cancers. Rappelons enfin que les vecteurs utilisés pour introduire les complexes CRISPR dans les cellules, des nanoparticules ou des virus synthétiques, pourraient aussi avoir des effets imprévus et indésirables sur le long-terme. Des études de 2018 et 2020 avaient montré les potentiels dangers de CRISPR, avec par exemple la transformation de cellules éditées en cellules pathogènes[20]. Provoquer des cancers en tentant de soigner des cancers ou d’autres maladies ? Voilà qui serait regrettable. Pour prévenir ces effets hors-cible, les scientifiques utilisent des outils de bioinformatique. Il existe par exemple des plateformes pour comparer les ARN guides, des banques génomiques ou encore des technologies comme le séquençage à haut débit, afin de calculer les probabilités des effets hors-cible et de sélectionner les guides les plus fiables. Une médecine donc toujours plus dépendante des ordinateurs, du numérique, de l’électricité, et de tout ce qui s’en suit. Il s’agit toutefois là de problèmes liés à la technique ou aux logiciels utilisés, qui seront probablement rapidement réglés vues les recherches menées partout dans le monde et les fonds investis pour développer cette biotechnologie[21]. D’autres sont liés à la connaissance théorique du génome, et c’est là un tout autre domaine.
En effet, l’édition du génome relève d’une vision réductionniste selon laquelle les êtres vivants seraient déterminés exclusivement par leur information génétique. N’oublions pas que les idées et les représentations du monde émanent du contexte matériel dans lequel évoluent ceux qui les ont. Or, il est commode pour un technocrate du système industriel, pour qui les problèmes techniques ont toujours des solutions techniques, d’envisager les êtres-vivants comme des machines codées par leur génome. Comme l’explique Jean-Pierre Berlan :
« […] au milieu des années 1970 commence à se gonfler la bulle extravagante des biotechnologies. La doctrine de l’ADN […] est naturellement à l’image de l’organisation sociale dominante du travail industriel. Elle fait du vivant une chaîne de montage de protéines à partir des acides aminés, cette chaîne étant commandée ou « programmée » par les gènes. En 1999, un président d’une grande entreprise expliquait les biotechnologies aux sénateurs des États-Unis : les gènes (les managers) commandent l’ARN (l’encadrement) qui commande les protéines (les ouvriers). Cette métaphore que même un sénateur de la Ceinture biblique peut comprendre a le mérite d’expliciter le concept de vue sous-jacent à cette biologie moléculaire : c’est une entreprise capitaliste[22]. »
Ainsi, le « programme génétique » contiendrait en lui toutes les caractéristiques des humains, des animaux et des plantes, et il suffirait d’y faire des modifications pour voir les yeux d’un humain changer de couleur, ou une plante devenir résistante à un herbicide, par exemple. On s’imagine qu’un gène « dicte » un caractère. C’est l’« ingénierie » génétique des technocrates.
« Aujourd’hui, à en croire le noyau dur des généticiens envoûtés par les théories de l’information, nous serions, pour l’essentiel, de la conception à la mort, gouvernés par le génome comme un ordinateur par son microprocesseur. Rien d’étonnant que, pour ces idéologues, la médecine relève de la programmation, de la correction des altérations, réelles ou supposées, des gènes. Ils comptent nous délivrer de nos bugs ! […] Ce qui présente l’immense avantage, pour les gestionnaires de la domination, de rechercher dans le génome de l’individu isolé, comme détaché de la société, la cause essentielle de son « dysfonctionnement » et même les outils nécessaires à sa « réparation[23]. »

Seulement, cette conception mécaniste du Vivant est sans cesse contredite par de nouvelles découvertes sur les interactions complexes à l’œuvre dans les processus vitaux. Des chercheurs ont par exemple montré que des processus aléatoires étaient impliqués dans la différenciation cellulaire et l’expression des gènes, parmi lesquels l’environnement dans lequel évoluent les cellules joue un rôle crucial. On se rend ainsi compte que l’expression d’un caractère est due à plusieurs gènes qui se combinent entre eux, ainsi qu’avec de nombreux éléments extérieurs à l’ADN. Comme l’explique le chercheur Olivier Gandrillon :
« Notre compréhension de ces processus est bien trop faible pour savoir ce qu’on fait quand on touche au génome [24]. »
Voilà bien une constante dans l’histoire de la Science : on découvre sans cesse qu’on ne comprend rien, et les réponses que l’on obtient posent davantage de questions qu’elles n’en résolvent. Les cellules s’adapteraient à leur environnement, dans une logique darwinienne. Or, c’est bien de l’environnement que tous les scientifiques et les industriels cherchent à s’affranchir en éditant le génome.
En fait, nous assistons au même processus qu’avec le greenwashing : les technocrates sous-estiment les facteurs environnementaux et entendent adapter, de gré ou de force, tous les êtres vivants à un environnement de plus en plus dégradé. L’artificialisation du monde par le système techno-industriel est toujours considérée comme une donnée invariable, une nécessité. Ce qui est présenté comme des avancées scientifiques font oublier des principes de base : on meurt davantage du cancer dans un environnement remplis de substances cancérigènes. On meurt davantage de maladies vectorielles dans un monde sans biodiversité. Or :
« Il est clair qu’il faut retourner aux fondamentaux […] L’avènement de la biologie moléculaire et la sophistication des outils qui permettent de séquencer les virus ou n’importe quel micro-organisme dans un temps record ont contribué à une sorte d’amnésie, due à une vision réductionniste de la science. Depuis une trentaine d’années, les chercheurs en biomédecine ont oublié […] qu’on ne peut lutter efficacement contre un agent pathogène sans connaître le milieu dont il est issu et les conditions biologiques et environnementales qui favorisent sa transmission[25]. »
En omettant systématiquement l’ancrage des êtres humains dans leur environnement (même au niveau des leurs cellules !), en désignant des boucs-émissaires comme les moustiques ou les rongeurs, les technocrates érigent un écran de fumée devant le capitalisme industriel. En inventant sans cesse des techno-solutions « de pointe », ils verrouillent l’avenir[26] car ils travaillent ainsi à rendre acceptable et résilient un modèle de société délétère et mortifère. Ce faisant, ils tuent dans l’œuf tout esprit de révolte populaire, puisqu’on ne mord pas plus la main qui nous soigne que celle qui nous nourrit. Et en attendant l’hécatombe se poursuit :
[Le monde des biotechnologies] est celui des tartuffes scientistes qui annoncent sans rire le règne de la santé parfaite pour la fin du siècle… au milieu des décombres [27].
Le tour de passe-passe consistant à imposer une innovation biotechnologique aux implications dramatiques en insistant uniquement sur ses bénéfices pour la médecine et la santé n’est pas nouveau. Il avait déjà été utilisé pour faire avaler la pilule du brevetage des inventions biotechnologiques en 1997. Alors que l’opinion publique étaient majoritairement réticente, et que la directive avait été rejetée par le Parlement européen deux ans plus tôt, ce qui fut décrit comme la plus importante campagne de lobbying de l’histoire de l’Europe fut organisé par les grands groupes industriels pharmaceutiques, chimiques et agricoles. Une machine de propagande se met en place, afin d’influencer le vote des députés et de préparer l’acceptation sociale du brevetage du vivant. Le jour du vote, en juillet 1997, des membres de groupes de défense de patients en situation de handicap, cooptés et payés par le géant pharmaceutique Smithkline Beecham[28], manifestent devant le Parlement vêtus de t-shirts portant l’inscription « Patents for life » (« Des brevets pour la vie ») et chantant le slogan de l’industrie pharmaceutique « No Patents, No Cure » (« Pas de brevets, pas de traitement »). La directive 98/44 est votée, qui permet aux géants de l’agro-industrie de s’approprier massivement le Vivant[29]. Les industriels promettaient déjà à l’époque que leurs biotechnologies sauveraient l’environnement, guériraient des maladies, créeraient des emplois et nourriraient le monde entier. Aujourd’hui, de nombreuses organisations s’opposent à CRISPR et ce qu’ils appellent les « OGM cachés ». Un retour sur le mouvement anti-OGM et les manœuvres des deux camps s’impose donc, afin de tirer des leçons des luttes passées.



