CRISPR : quand la modification génétique change d’échelle
Nous aimons à rappeler que la différence entre les techniques soutenables et les techniques mortifères est une question d’échelle. Les premières nécessitent une organisation sociale restreinte pour être produites, mises en œuvre et transmises. À l’inverse, les secondes reposent sur une organisation complexe, automatisée et aux nombreuses ramifications, dont le système technologique est la forme la plus aboutie[1]. Ces deux types de techniques se distinguent aussi par l’échelle à laquelle elles peuvent intervenir sur le réel en le modifiant, en le façonnant ou en le détruisant.
CRISPR est ici un cas d’école. Nécessitant l’intégralité du système technologique pour exister, cette biotechnologie de pointe fait changer d’échelle les capacités d’intrusion d’homo industrialis dans les processus biologiques. Elle décuple son pouvoir sur les facteurs aléatoires de l’évolution, avec pour seul objectif de faire plier tous les organismes aux exigences de l’économie.
Pour rappel, les modifications génétiques se faisaient auparavant par transgénèse : on introduisait dans l’organisme que l’on souhaitait modifier un gène provenant d’un autre organisme. Ces techniques étaient fastidieuses, puisqu’on ne contrôlait pas les modifications induites avec précision. Les scientifiques devaient faire beaucoup de tests sur de nombreux cobayes pour sélectionner ceux qui présentaient les traits et les caractéristiques souhaitées. CRISPR balaie tout cela : depuis 2012, les scientifiques peuvent programmer un ARN-guide contenant une séquence CRISPR pour cibler l’endroit de l’ADN qu’ils souhaitent modifier avec précision. Le gain de temps et de ressources, ainsi que les nouvelles possibilités de modification des organismes, sont considérables.

Cette technique ne tarde pas à intégrer tous les laboratoires, donnant lieu à de nombreuses expérimentations. La popularité de CRISPR vient des hauts faits très médiatisés de certaines personnalités. La presse s’est vite emparée du sujet : tantôt alarmistes, tantôt enthousiastes, une quantité pharamineuse d’articles sur les « ciseaux moléculaires » révolutionnaires inondent les médias. Le « public », bien qu’il soit informé et convié par certains scientifiques à s’emparer du sujet et se positionner, n’a aucun espace pour s’exprimer et aucune marge de manœuvre pour agir politiquement, comme toujours avec les innovations technologiques.
Nous assistons depuis une dizaine d’années à un changement de paradigme technique qu’il serait préjudiciable pour toute personne ou collectif un tant soit peu concerné par la préservation de la vie sur Terre d’ignorer. Effectuons donc un bref retour sur les diverses applications de CRISPR, afin d'analyser les motivations sous-jacentes à toutes ces « prouesses » technologiques.
CRISPR et ses « mauvais usages » sur l’être humain
Parmi les évènements ayant défrayé la chronique, citons en premier lieu le professeur He Jiankui et ses expériences médicales illégales qui lui ont valu trois ans de prison. Dès 2015, la Chine, qui souhaite se positionner à la première place dans le domaine du génie génétique, annonce des expérimentations génétiques sur des embryons humains non viables. En novembre 2018, He Jiankui franchit un cap quand il affirme dans une vidéo Youtube avoir fait naître deux jumelles, Lulu et Nana, dont les embryons ont été « édités » pour les immuniser contre le VIH.
La communauté scientifique internationale est scandalisée :
- Rien ne justifiait l’utilisation de CRISPR, méthode encore mal maîtrisée, avec de nombreux « effets hors-cibles » potentiels — le gène CCR5 inactivé pour induire cette résistance au VIH est aussi impliqué dans les réponses immunitaires à la grippe.
- La mutation est dite « germinale », ce qui signifie que ces petites filles la transmettront à leur descendance, sans aucune certitude sur ses conséquences à long terme.
- Enfin, le gène CCR5 pourrait impacter le cerveau, car une amélioration des performances cognitives a pu être observée sur des souris chez qui il avait été désactivé. Comment savoir si Jiankui n’a pas mené cette expérience afin d’augmenter les capacités cognitives de l’être humain ?
Notons que des réglementations internationales interdisaient la modification du génome humain, notamment la Convention d’Oviedo de 1997. Seulement, ni les États-Unis ni la Chine ne l’avaient signée, à l’inverse de 15 pays européens sur 22. Aux États-Unis, un communiqué de 2015 souligne de multiples règles de prohibition — qui sont aisément contournables étant donné que la recherche peut être menée avec des fonds privés. En Chine, aucune loi n’interdit la modification de la lignée germinale, ce qui n’a toutefois pas empêché Jiankui d’être condamné pour pratique illégale de la médecine.
Aujourd’hui, He Jiankui a repris son travail dans le génie génétique et a reçu des demandes de traitement de la part de milliers de patients[2]. Il travaille même sur des thérapies géniques en expérimentant sur des animaux et des embryons humains non viables, dans l’attente que l’édition génomique se généralise une fois les craintes de la société dépassées[3]. Il s’est ainsi attiré les sympathies d’un entrepreneur américain de la cryptomonnaie se revendiquant de l’« infinitisme », idéologie et religion du « potentiel illimité de l’humanité[4] ». He Jiankui figure aussi parmi les personnalités les plus influentes de 2019 d’après le classement du Time, avec un court article rédigé par nulle autre que Jennifer Doudna, l’une des co-découvreuses de CRISPR, dans lequel elle condamne son expérience à être retenue comme l’une des applications les plus choquantes de tout outil scientifique dans l’Histoire[5].
Pourtant, l’édition d’embryons humains est complètement assumée par la récente entreprise au nom évocateur Manhattan Genomics. Fondée par Cathy Tie, boursière de la fondation Peter Thiel[6] et ancienne partenaire du « Frankenstein chinois », cette start-up disruptive n’a pour autre objectif que de mettre fin aux maladies génétiques et d’alléger la souffrance humaine en corrigeant les mutations nocives au stade embryonnaire avec CRISPR. Manhattan Genomics balaie toute interrogation sur leurs pratiques du revers de la main, affirmant qu’ils agissent en toute transparence, pour le bien de l’humanité et que, de toute façon, « le progrès scientifique est inévitable et hautement bénéfique[7] ». Ainsi, malgré le tollé provoqué dans la communauté scientifique internationale, force est de constater que des expérimentations comme celles de Jiankui, aussi incertaines soient-elles, ont une influence considérable, dévoilent au grand jour le potentiel de CRISPR, et permettent de franchir des barrières qui n’existent que dans les esprits trop timorés, trop policés ou trop « réactionnaires »

C’est exactement ce que veulent faire les biohackers, partisans de la biologie participative ou DIY (Do-it-yourself) biology. Jo Zayner, un an avant le scandale des bébés génétiquement modifiés de Jiankui, s’était par exemple injectée une solution CRISPR dans le corps pour développer les muscles de ses avant-bras lors d’une conférence de biotechnologie retransmise en direct sur les réseaux sociaux. À ce sujet, les scientifiques font preuve de leur condescendance habituelle, soulignant qu’il était évident que cela ne fonctionnerait pas et qu’à part eux, personne ne peut comprendre quoi que ce soit à l’édition du génome. Pourtant, l’objectif premier de Zayner n’était pas d’augmenter sa masse musculaire mais bien de montrer que ce n’était pas aussi compliqué et inaccessible que les technocrates voudraient le faire croire. Il n’y a pas besoin de grands diplômes ou de laboratoires certifiés pour faire de l’édition génomique[8]. Zayner est toutefois loin d’être une novice inexpérimentée : elle travaillait à la NASA, où elle modifiait des microbes pour terraformer Mars avant d’en déserter, frustrée par toutes les procédures et autres contraintes imposées par ses supérieurs ou ses collègues. Zayner a créé une entreprise appelée The Odin qui vend des kits CRISPR pour les curieux et propose des formations en ligne. Vivement condamnés par la communauté scientifique, les biohackers rencontrent une certaine popularité sur internet, et sont parvenus à réunir une communauté autour de la réappropriation « populaire » de l’édition génétique, rendue accessible et peu chère grâce à CRISPR. De nombreuses personnalités, sur les réseaux sociaux, se revendiquent aujourd’hui du biohacking, proposant des trucs et astuces plus ou moins élaborés pour « pirater » et « hacker » son corps.

Politiquement, les biohackers évoquent parfois le libertarianisme américain. Ils promeuvent un capitalisme dérégulé, fondent des start-ups innovantes et font l’apologie d’une science au service de la science-fiction, où la seule limite est l’imagination humaine… Certains de leurs arguments sont à priori entendables et convaincants : l’inaccessibilité des soins, qui plus est aux États-Unis, peut pousser les gens qui souffrent à trouver des solutions ailleurs. Ils critiquent tour à tour les institutions, la recherche académique et le monopole des multinationales privées, comme le faisaient déjà les « généticiens de garage » qui voulaient démocratiser les manipulations génétiques grâce à internet au début des années 2000 — rien de nouveau sous le soleil[9]. À l’instar de He Jiankui, les biohackers semblent vouloir laisser « la société décider de ce qu’elle veut faire » de leurs expérimentations. Comme le médecin chinois, Jo Zayner, figure de proue du mouvement, estime que les craintes de la société face à ces nouvelles technologies sont normales — puisque l’être humain est par essence effrayé par l’inconnu et par ce qui est différent — mais que ces craintes doivent être dépassées. Comme Jiankui, Zayner enchaîne les déclarations polémiques : les gens devraient s’éditer leurs gènes quand ils sont soûls, tout le monde devrait essayer de créer des dragons ou des dinosaures, parce que c’est « super cool » et qu’on peut le faire[10] !
On pourra finalement émettre les mêmes critiques à l’encontre du mouvement du bio-hacking qu’à celui de l’internet libre ; un mouvement fondé sur la réappropriation et la démocratisation d’une technologie qui repose elle-même sur des infrastructures contrôlées par les États et les multinationales sera toujours tôt ou tard confronté à cette contradiction. Les biohackers font le pari que, si tout le monde a accès de manière égale à une technologie, les « mauvais usages » disparaîtront comme par magie. L’éducation serait la clé pour prévenir de toute dérive. Il est pourtant utopique, idéaliste et dangereux d’imaginer pouvoir éduquer tout le monde à ne faire qu’un « bon usage » d’une biotechnologie aussi puissante que CRISPR, sachant que cette dernière pourrait causer des dégâts même en étant utilisées « à bon escient. » Juger une technologie en dehors de son contexte matériel et uniquement selon des considérations morales est insuffisant : internet n’a fait que décuplé des violences qui existaient déjà, et on peut s’attendre à ce que l’édition génomique accessible à tous donne lieu au même phénomène.
Notons par ailleurs qu'aucun progrès biotechnologique ne vient sans contre-partie : Zayner et sa boîte The Odin « travaillent sur » des animaux : des poules, des crapauds, des souris, etc. Elle a cofondé la start-up The Los Angeles Project avec Cathy Tie, la directrice générale de Manhattan Genomics évoquée plus haut. Rebaptisée Embryo Corporation, l’entreprise a pour ambition de vendre des animaux génétiquement modifiés en guise d’animaux de compagnie. Jo Zayner a fait le buzz en parlant de créer des lapins fluorescents, des mammifères à six pattes, des licornes ou encore des dragons[11]. Un tatouage de poule sur son corps permet cependant de soulager sa conscience, le sacrifice de tous ces animaux étant vu comme un mal nécessaire pour contribuer à une meilleure société, à une meilleure santé, autrement dit, au « Progrès » de l’humanité. Cet argument, comme nous allons le voir, est utilisé dans bien d’autres contextes et à des échelles bien plus importantes.
L’édition du génome appliquée aux « animaux de production »
CRISPR est très loin de n’être utilisé que par des personnes insensées ou des amateurs inconscients dans leur garage : nos éminents scientifiques et autres chercheurs désintéressés mènent eux-aussi leurs petites expériences, plébiscitées par la presse et récompensées par des prix et des sommes d’argent astronomiques. Si expérimenter sur l’être humain a pu susciter des polémiques comme nous l’avons vu précédemment, la modification génétique des animaux de laboratoires à des fins de recherche thérapeutique — et d’animaux dits « de production » à des fins économiques — pose vraisemblablement moins de problème éthique. Et dans le domaine des AGM (pour Animaux Génétiquement Modifiés,) CRISPR a clairement marqué une rupture. Longtemps réservées aux souris, les modifications génétiques concernent désormais de nombreux autres animaux. Ce qui relevait il n’y a encore pas si longtemps de la science-fiction est aujourd’hui réalité. Petit tour au musée des horreurs biotechnologiques.
Entre autres joyeusetés, CRISPR aurait par exemple permis à des agronomes d’augmenter la masse musculaire d’animaux d’élevage en Amérique du Sud et en Corée. Au Japon, le Regional Fish Institute a utilisé CRISPR pour modifier des daurades afin d’accélérer leur croissance, jusqu’à ce qu’elles atteignent une taille de 20 % supérieure à la normale. Elles ont été commercialisées au Japon en septembre 2021[12]. En 2023, l’Université de Washington a obtenu une autorisation de la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour commercialiser des porcs génétiquement modifiés afin qu’ils soient stériles. Après avoir transplanté des cellules souches d’animaux donneurs dans leurs testicules, ces porcs se sont mis à produire du sperme ne contenant que le matériel génétique de l'animal donneur. L’idée est ainsi de favoriser certains traits « désirés » aux prochaines générations, et d'utiliser les porcs stérilisés comme « pères porteurs[13] ». L’entreprise Genus-plc a quant-à-elle travaillé sur des porcs résistants au virus du SDRP, qui fait perdre des milliards de dollars à l’industrie porcine tous les ans. Elle a obtenu l'approbation pour les commercialiser aux États-Unis en mai dernier[14]. Une quantité impressionnante d’expérimentations, grassement financées et qu’il serait difficile d’énumérer ici de manière exhaustive, sont menées sur toutes sortes d’animaux, avec toujours le même objectif : maximiser les rendements. La grande majorité en sont encore au stade expérimental. Les daurades de Regional Fish Institute et les porcs de Genus-plc sont donc la partie émergée de l’iceberg et nous ne sommes qu’au début de la commercialisation d’AGM à des fins de consommation.
Parmi tant d’autres, nous pouvons citer les tentatives de rendre des saumons d’élevage stériles avec CRISPR, en Norvège - leader du marché, afin de s’assurer qu’ils ne puissent pas se reproduire avec des saumons sauvages s’ils s’échappent. Le fait qu’ils ne passent pas par le stade de la maturité sexuelle garantit aussi un meilleur goût à la viande et une meilleure résistance aux maladies[15] : bref, une aubaine pour l’élevage intensif de saumons, qui ose se présenter comme une « alternative durable » à la surpêche malgré ses multiples impasses[16]. À noter que les saumons transgéniques d’Aquabounty sont déjà commercialisés en Amérique du Nord (le saumon à croissance rapide AquAdvantage®) et que de nombreux projets d’élevage intensifs se profilent en Europe. Dans le même genre, nous pourrions évoquer les cochons unisexes de l'institut fédéral allemand de santé animale, qui ont eux-aussi été modifiés génétiquement avec CRISPR pour que les mâles ne développent pas d’organes sexuels masculins. Comme chez les saumons, la maturité sexuelle chez les mâles donne un mauvais goût à la viande, raison pour laquelle les jeunes cochons sont castrés de manière plus ou moins barbare. Ces pratiques ont aussi pour but de rendre les animaux moins agressifs, autrement dit, de faciliter leur soumission à des conditions d'existence atroces et abominables, qui s’inscrivent bien dans le processus d’« humanisation de l’abattage » industriel consistant à transformer les animaux en « victimes innocentes d’un sacrifice nécessaire », en supprimant totalement l’affrontement et donc la violence de la mise à mort[17]. Grâce à CRISPR, on peut tuer dans l’œuf toute caractéristique préjudiciable à l’industrie porcine[18].

Autre forme d’exploitation animale, des chercheurs de la boîte argentine Kheiron allient CRISPR et clonage pour produire, par bio-ingénierie, des « super » chevaux de course. Ici, l’ambition est clairement assumée de vouloir créer des êtres plus performants et supérieurs aux autres, artificiellement exempts de tout « défauts génétiques[19]. » CRISPR se met ainsi au service de l’industrie du sport et du divertissement.
Les « animaux-matière » ne sont toutefois pas les seuls concernés ; nos « animaux-enfants » (les animaux de compagnie) le sont aussi[20]. Citons par exemple la firme Beijing Genomics Institute — leader mondial du séquençage génétique, qui se vante de produire 5 pétabytes de données par an dans son « usine à génomes[21] » —, qui avait commercialisé entre 2015 et 2017 des « microcochons » en guise d’animaux de compagnie, génétiquement modifiés avec des TALENs (une technique d’édition du génome comme CRISPR) pour être plus petits[22]. On se rappelle des Glofish, poissons modifiés pour être fluorescents, vendus comme des gadgets par l’entreprise américaine du même nom. Des chercheurs travaillent aussi à produire des chats hypoallergéniques[23] et les imaginent dépourvus de tout instinct de chasse, tandis que des start-ups promettent même de rallonger la vie des chiens, comme Loyal, Rejuvenation Bio[24] ou encore Embryo Corporation, évoquée plus haut.

On le voit, toutes ces équipes de chercheurs ne cherchent qu’à attirer les gros sous des industriels de l’élevage intensif ou à profiter du business des animaux de compagnie. Ils sont donc bel et bien lancés dans une course internationale à la torture animale, sans aucune considération pour des êtres qu’ils voient comme des cobayes et comme leurs gagne-pains.
Modifier des animaux pour améliorer la santé humaine
L’exploitation animale peut aussi être menée pour des raisons plus louables que l’enrichissement d’odieuses corporations capitalistes : pour la santé humaine, par exemple ! En recherche biomédicale, une myriade d’animaux sont génétiquement modifiés, rendus infirmes ou malades, cette fois pour être étudiés ou pour que soient testés sur eux de nouveaux médicaments.
L’Institut Pasteur de Montevideo a par exemple produit des moutons sourds afin de tester des thérapies géniques en 2020[25]. Début 2019, un Institut chinois a cloné un singe génétiquement modifié avec la technologie CRISPR. Afin d’étudier les troubles neurodégénératifs chez l’humain, ils ont inactivé le gène responsable de la régulation du sommeil[26]. Ces singes souffrent donc de troubles du comportement, de manque de sommeil et présentent des symptômes psychotiques (peur et anxiété.) Toujours en Chine et dès 2015, l’Institut pharmaceutique de Guangzhou — qui se targue sur son site web de produire des milliers de Beagles d’expérimentation — a modifié des chiens avec CRISPR pour les rendre deux fois plus musclés, là encore à des fins de recherche thérapeutiques. Évidemment, indique l’un des chercheurs, ces recherches pourraient aussi être utiles pour la chasse, la police ou l’armée[27]. La chercheuse américaine Irina Polejaeva et son équipe ont quant à eux modifié des moutons pour qu’ils soient affectés de maladies imitant des maladies génétiques humaines, et ont transplanté des chromosomes artificiels dans des chèvres pour qu'elles produisent des anticorps humains[28]. Dernier exemple, les entreprises e-Genesis et Revivicor travaillent à modifier génétiquement des porcs avec CRISPR afin d’améliorer les xénogreffes d’organes de porc vers l’humain, ce qui pourrait faire de ces porcs des « banques d’organes sur pattes[29] ». Dans un documentaire de juillet 2023, un biologiste fait preuve d’une logique imparable : « ces porcs qui nous fournissent de la viande et du bacon pour le petit-déjeuner, pourraient aussi nous fournir des organes et sauver des vies[30]. » En effet, pourquoi jeter les organes de ces animaux qui pourraient par ailleurs être utiles, s’ils sont de toute façon élevés pour être mangés ? Ainsi, les « porcons » de la trilogie dystopique de Margaret Atwood — Le dernier homme (2005), Le temps du déluge (2012), Maddaddam (2014) — deviennent réalité. Dans ce monde post-apocalyptique où une peste créée par les humains a ravagé la Terre, des cochons génétiquement modifiés pour fournir des organes aux riches, appelés « porcons », chassent les derniers humains survivants.
Rappelons que tous ces animaux de laboratoires vivent dans des conditions atroces, et que les industriels financent ces projets sans aucune certitude sur leurs résultats ou leur efficacité.

Nous ajouterons enfin que tous ces exemples, qui sont déjà très loin d’être exhaustifs, ne représentent que ce qui est trouvable sur internet, accessible au public, justifiable par des arguments certes inentendables, mais néanmoins « défendables » selon la logique du système techno-industriel. Qui sait ce qui peut sortir des garages des biohackers ? Qui sait ce que CRISPR peut permettre de faire dans des laboratoires plus opaques, où les financeurs et les commanditaires décident de ce qui est publié ou non ?
Les scientifiques européens font preuve d’une hypocrisie déconcertante : quand certains appellent à un débat public, à des concertations et des comités éthiques avant de prendre toute décision en matière de régulation, d’autres se félicitent d’avoir des laboratoires dans des pays étrangers qui leur permettent de travailler sans contrôle ni activistes rétrogrades sur le dos, et se plaignent des freins institutionnels, sociaux et culturels qui les empêchent de triturer plus librement tout ce qui vit. En effet, tout cela leur fait perdre un avantage certain dans la course qui oppose l’Europe aux États-Unis, à la Chine, au Royaume-Uni ou encore à l’Amérique du Sud ! N’allons toutefois pas croire qu’ils ne sont pas tous d’accord : au fond, leurs intérêts convergent avec ceux des États et des multinationales en compétition, puisque ces derniers les payent. Au-delà de toutes leurs plates déclarations, ce sont bien des questions économiques et géopolitiques qui sous-tendent la ruée vers l’édition génomique. Et pour faire accepter cette énième innovation biotechnologique, les technocrates ont mis à jour leur bagatelle d’arguments pro-OGM.



